Modernité de l’utopie maçonnique.

Céline Bryon-Portet et Daniel Keller

Daniel Keller et Céline Bryon-Portet

Daniel Keller et Céline Bryon-Portet

Cette intervention à deux voix s’articulera en 2 parties : que se passe-t-il lors des tenues maçonniques et répandre au dehors les vérités acquises en loge.

La première grande utopie, historiquement, a été la cité céleste, et ce dès la Renaissance. Cette utopie est devenue un concept au fil des siècles.

Un constat : la Franc-Maçonnerie est en réel développement, elle s’adapte dans le temps et s’exporte à travers beaucoup de pays. La bonne santé de la Franc-maçonnerie française, qui n’a pas vu ses effectifs chuter contrairement à ceux des Etats-Unis par exemple, semble attester de la satisfaction qu’apporte de nos jours à des hommes en quête de sens ce modèle d’un espace qui se veut public (en ce sens qu’il débat de questions politico-sociétales en se servant d’un usage éclairé de la raison) tout en étant privatif (puisqu’il est à huis-clos et réservé à quelques rares initiés), et qui propose une réflexion autour des problématiques spirituelles et terrestres, religieuses et sociopolitiques. Elle constitue une spiritualité tout à la fois religieuse dans son esprit et laïque dans sa forme, une sorte de troisième voie.

Dès sa création en 1773, la Franc-maçonnerie est tournée vers la création et la génération d’idées innovantes ; ce n’est pas un monde clos mais en perpétuel mouvement et remises en questions historiques : l’abandon en 1877 de l’emblème du Grand Architecte de l’Univers amène le Grand Orient à être une société a dogmatique et se tourner alors vers des pistes nouvelles, avec l’ambivalence de réfléchir sur des thèmes comme le Travail et la Raison.

Nous sommes sans cesse en quête de reliance et démontrons notre volonté de rassembler ce qui est épars !

La quête va créer une voie entre Imagination et Raison qui résume pleinement l’utopie maçonnique, via le symbole, qui est polysémique, où l’on va faire appel à l’imagination.

C’est une voie tracée entre médiation et action, à l’image issue de la chevalerie, tel le Kadosh  qui au fil de sa réflexion en Loge, va ensuite poursuivre au dehors du Temple l’œuvre commencée. Ainsi, l’utopie maçonnique est à mi-chemin entre le Sensible et l’Intelligible, comme lors de la cérémonie d’initiation.

Pour autant, cet engagement politique et social est censé être complémentaire avec le développement spirituel des initiés. La progression des adeptes dans leur quête intérieure, en effet, doit idéalement les amener à transformer leur comportement au sein de la société. Car si le travail de l’initié prend naissance dans l’enceinte sacrée, où s’élabore la réflexion et où se cherche la sagesse, il se prolonge et s’actualise naturellement dans le monde profane, comme en atteste ce passage du Rite Écossais Ancien et Accepté, invitant chaque franc-maçon à « poursuivre au-dehors l’œuvre commencée dans le Temple

On peut dire que l’ordre maçonnique est en fait un monde de l’Imaginale, une voie entre la Tradition et la Modernité, prenant ses sources aux mythes des civilisations de l’Antiquité, du Moyen-âge, de la chevalerie, de l’alchimie, ce afin de réaliser les bases de combats dans notre société, pour la laïcité, et l’émancipation de tous.

On peut même percevoir dans la voie maçonnique une ambition utopienne, visant à réaliser la cité céleste sur terre, dans la mesure où elle entreprend de parfaire la condition humaine. Le caractère « protestataire » que Karl Mannheim identifie comme étant au fondement de l’utopie (à l’inverse de l’idéologie qu’il décrit comme un outil de conservation du pouvoir aux mains des classes dominantes), en effet, est bien présent dans l’institution maçonnique, qui s’efforce de changer la nature des choses. Il s’exprime notamment à travers l’initiation, qui prétend faire du profane un « nouvel homme » qui renaît après avoir connu une mort symbolique, ou encore à travers la devise maçonnique Ordo ab chao, qui entreprend de faire advenir l’ordre à partir du désordre. Enfin, on peut aussi en trouver la trace dans le désir de dépasser les clivages idéologiques, religieux et politiques, et d’unir les hommes autour de valeurs communes. La Franc-maçonnerie, en effet, éprise d’universalisme, entend bien offrir à ceux qui se considèrent « citoyens du monde » une institution cosmopolite, un langage symbolique anté-babélien, capable de transcender les particularismes nationaux. Elle est ce « centre de l’Union » évoqué par les Constitutions d’Anderson, qui permet de réunir par une » véritable amitié, des personnes qui eussent dû rester perpétuellement séparées »…

Il s’agit d’une voie qui n’est ni individualiste ni communautariste : c’est en somme une utopie de construction, une réelle espérance active !

Jacky Martin.

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