Fantasy philosophique

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Laurence Vanin

Une matinée voulue « lycéenne » en un temple maçonnique, n’est-ce pas une innovation augurant de la bonne santé future de notre République ? Les référents symboliques de ce lieu patrimonial ont été succinctement détaillés, et la « méthode maçonnique » devant déclencher et nourrir un fructueux débat a été adoptée spontanément. Quant au « travail » en question, il a été défini comme étant : d’une part, un travail philosophique sur le monde, au plan sociétal, pour contribuer à l’invention jamais achevée du progrès humain ; et, d’autre part, le travail philosophique de la maçonnerie sur elle-même, au plan méta-symbolique, pour perpétuer une méthode de transmission qui est pluri-centenaire. C’est une méthode que l’on peut qualifier de « pédagogique », à la fois très simple et sans doute incomparable, du fait de cette dualité qui est constituée  à la fois par les valeurs universelles qui la fondent,  et par les rites  très spécifiques qui la formalisent.

Laurence VANIN a tenu avec ferveur et talent le plateau d’Orateur. Philosophe, enseignante,  chercheur,  écrivain, acteur sociétal, elle est  Docteur en philosophie et Epistémologie. Sa thèse : « Leibniz et Hobbes, Justice et Souveraineté. » Son aire de travail est multidimensionnelle : Toulon, Nice, Barcelonne et bien sûr tous les lieux propices, comme celui-ci, où faire vivre la philosophie, par défense et par illustration. Pour elle, la philosophie est vraiment universelle ; elle est une forme de  co-citoyenneté éclairée qu’elle propose à tous, tant par ses écrits que par ses médiations en territoires.
Elle a d’emblée investi l’ensemble du champ philosophique, et elle nourrit sa discipline de  beaucoup d’autres, comme l’Art, l’Histoire, la Littérature, la cognition, la géopolitique, ce qui la pose comme génératrice d’une action (l’Action, un concept qui lui est cher),  SON action, qui est véritablement anthropologique et humaniste.

C’est d’abord une vigoureuse déontique philosophique qui a été délivrée à l’assemblée. Sortir la philosophie des universités et des amphithéâtres où la plupart du temps elle ne cultive que le « beau raisonnement », docte et précieux, non référencé au réel et refermé sur lui-même ; mais cela n’est pas simple, car cela exige d’apprendre ensemble à différencier le réel et les phénomènes, la chose « en soi » et ce que l’on veut en voir, rompre avec les images illusoires pour aspirer au « transcendantal » (HUSSERL). Ne confondons pas l’objet et l’appréhension que nous en avons.

Notre monde d’écrans et de tablettes est plus que jamais un « monde de la caverne » (PLATON) qu’il nous faut d’urgence revisiter sans leurres. Pour ce faire, appréhendons le monde à travers la multiplicité de nos regards, car, vue de loin, dit LUCRECE, la tour carrée est ronde. Nous devons faire abstraction de la subjectivité spontanément livrée par nos sens et notre inconscient pour nous en départir et ensuite créer « vers le haut ». Alors « l’herméneutique » est possible, et le symbole, riche de sa polysémie, est à même de rassembler. C’est ainsi que l’antique râteau du grand-père jardinier (dixit) prend soudain une valeur morale, sémantique et spirituelle étonnamment puissante, étrangère bien sûr à toute « chosification » stérile. Le lexique philosophique rapidement « acquis » n’est en cela pas suffisant, car il est mouvant et demeure souvent singulier, pour ne pas dire personnel. Ainsi « l’état de nature » de HOBBES n’est pas celui de ROUSSEAU, et les a priori sur « l’ennui » ne doivent pas nous masquer toute l’importance qu’il peut avoir dans « l’imagination créatrice ».

« Le petit Prince » : HEIDEGGER avait bien dit en 1949 que ça n’était « pas un livre pour les enfants. Laurence VANIN nous l’a démontré, elle qui a travaillé sur l’œuvre de Saint-Exupéry à partir de 170 livres. « Tout ce qui peuple ce livre est issu de la vie  même de son auteur ». Révélation d’une incomparable « pensée nomade ». Synthèse complète, touchante et brillante de la personnalité et du destin de cet auteur (sensibilité, talent, frustration, sincérité) avec qui elle a en commun le sens du « secours à autrui » (elle a reçu une formation de pompier – lutte contre les incendies de forêt). Notre envie est donc grande de (re)lire le  livre de Laurence , « L’énigme de la rose : les richesses philosophiques du petit prince » qui est à même de délivrer mille et une clés de ce à quoi peut prétendre la « fantasy philosophique ».
Laurence a trouvé le temps de décrypter sur le même mode analytique et philosophique le fil narratif et les motifs de « Winnie l’Ourson ». Philosophie et maçonnerie l’infusent en filigrane, étonnante révélation !

Et la parole a circulé, faisant émerger des questions d’importance : Comment aider les historiens à apprendre à décoder le passé ? Pour cela, quelle utilisation de quels types de symboles ? Dans quelle mesure il peut être utile ou néfaste de déflorer l’essence d’une œuvre littéraire ? Peut-on comprendre que nombre d’artistes aient tant de mal à se séparer de leurs œuvres en les vendant ? Quel(s) sens donner utilement en philosophie au mot « objet » ? (…)

Laurence VANIN, en substance, note que l’Histoire est progressivement abandonnée au profit d’une indéfinissable géopolitique surmédiatisée et débordant du présent ; or « l’historien est celui qui entre à reculons dans le passé » . Enquêtes, préliminaires, investigations, l’écriture historique ne peut s’accommoder de l’immédiateté. Quant au symbole, il n’est qu’un moyen ; s’il ne me parle pas, je le contourne, en saisis un autre, puis y revient. C’est ainsi qu’il faut d’abord « se mettre en sympathie avec l’histoire »  et relativiser toujours les résultats établis, car « la vérité n’est jamais qu’une erreur rectifiée » . L’objet, lui, n’est pas toujours une « chose » ; il peut, doit aussi être l’Autre, appréhendé avec intérêt et empathie. Ce qui nous fait vraiment défaut, c’est une pratique anthropologique altruiste et concrètement impliquée.

Laurence VANIN nous a donc fait partager une démarche philosophique éclairée, généreuse et dynamique. Elle nous a révélé de précieux rapprochements conceptuels et nous a brillamment associés à son approche herméneutique d’œuvres classiques appartenant à un registre à la fois narratif, symbolique et grand public, dont le message reste souvent lettre morte. Cette approche de l’importance des « représentations mentales » pour l’esprit humain est vraiment très enrichissante. Approche non pas de vulgarisation, mais de transposition éclairante. Aussi avons-nous assuré la philosophe que, nécessairement, nous souhaitions la revoir bientôt pour travailler à ses côtés et, s’il le faut, sous les auspices… de son rateau préféré.

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