Conférence de Jacques Viallebesset

Génération du voyage initiatique en littérature et en franc-maçonnerie

jacques_viallebesset_300Au-delà même du rôle joué par l’initiation dans la littérature et réciproquement, je voudrais commencer par souligner la profonde similitude de fonctionnement existant entre le processus de lecture et le voyage initiatique. Le voyage initiatique et la lecture d’un roman offrent tous deux la possibilité de vivre symboliquement une «  aventure ». Ouvrir un roman, c’est déjà partir en un voyage où alterne , tour à tour , précaution et audace, repos et fièvre, respect et transgression . Les chapitres d’un livre sont les étapes initiatiques d’un voyage. La littérature romanesque et la graduation initiatique épousent ainsi le rythme même de la vie, phase active pour aller de l’avant suivie d’une phase réflexive pour assimiler l’expérience, comme autant de chapitres.

Le but de la littérature et de l’initiation sont le même, qui est d’accélérer le temps en le condensant et d’ainsi multiplier les expériences de vie. Littérature romanesque et initiation repoussent ainsi les limites de l’existence. Elles luttent contre la finitude en élargissant l’horizon humain. Mais ces quêtes restent toujours inachevées , car même si parfois elles regardent vers l’au-delà, elles restent profondément ancrées dans l’immanence , le temps de l’imperfection, donc de la vie .

La graduation initiatique n’exige pas de talent littéraire . «  Je ne sais ni lire ni écrire » reconnait d’ailleurs le néophyte au premier stade de son voyage initiatique . C’est une évidence car soi-même et le monde , leur sens, ne se laissent pas déchiffrer à la première appréhension ou lecture et de toutes manières il ne suffit pas de savoir épeler pour faire œuvre d’écriture poétique ou romanesque . Mais ce n’est pas du point de vue de l’auteur d’une œuvre que je veux parler, mais de celui du lecteur et de l’initié . L’initié , avant d’entamer son voyage initiatique , qui lui fera vivre nombre d’épreuves et d’aventures , doit subir une épreuve difficile , il est confronté au plus ardu des travaux d’écriture : rédiger son testament philosophique . Cette première page , qui d’ailleurs, aussitôt rédigée part en fumée, ces premiers pas annoncent déjà la fin , non pas une fin qui ferme , qui cloture, mais au contraire une fin qui ouvre sur l’inconnu dont rien ne peut être dit mais où tout peut être imaginé. Le lecteur d’une œuvre romanesque est , lui, guidé dans son voyage , en ce sens que tout roman est un guide touristique faisant visiter une contrée, une époque, une situation , des personnages mais le voyage ne s’arrête pas à la dernière page du livre .

En effet, dans les deux cas, après l’épreuve subie, après la lecture terminée , commence la seconde étape du seul voyage qui importe, le voyage intérieur, pour interpréter ce qui vient d’être intégré et-ou imaginer …la suite de l’histoire .

Dans ce voyage intérieur auquel invite le récit du voyage initiatique dans le cas de la lecture , comme on y est invité dans le vécu initiatique maçonnique , il s’agit , inconsciemment, d’aller à la rencontre de son moi intime par le biais de l’émotionnel.

L’initié , tout au long de son parcours , se nourrit de l’interprétation des légendes qui ponctuent sa graduation , le faisant tour à tour constructeur d’un temple détruit et reconstruit puis chevalier défendant des valeurs , puis …etc. . Le lecteur , quant à lui, au fur et à mesure de ses lectures se construit et change son rapport au monde et à la vie . Ce sont, bel et bien, deux voyages initiatiques complémentaires. Dans les deux cas, l’initié et –ou le lecteur , dans cet acte d’interprétation même, change son rapport au monde et à lui-même . Il apprend à se connaitre et à reconnaitre l’autre , il se revèle et s’initie à lui-même.

En latin , l’initiation se dit initiatio, tiré de la racine du verbe initiare , qui veut dire commencer. Pour les grecs , l’initiation est un parcours qui induit un passage par la mort, fut-elle symboliqu ; initier, c’est opérer une métamorphose , passer d’un état de conscience à un autre. Pour Mircea Eliade, le néophyte devient autre. L’initiation l’introduit à la fois dans une communauté humaine en même temps que dans le monde des valeurs spirituelles. L’initiation est le début d’un voyage individuel qui vise à la transformation de soi.

Inauguré dans la littérature occidentale par l’Odyssée d’Homère, le voyage initiatique traverse toute l’histoire de la littérature , jusqu’à Bilbo le Hobbit de Tolkien, et autres Seigneur des anneaux, en passant par des ouvrages en apparence aussi divers que Don Quichotte de Cervantes, Vingt mille lieues sous les mers de jules Verne et Le merveilleux voyage de Nils Olgerson à travers la Suède de Selma Lagerloff .

S’appuyant sur les travaux de Jung sur l’inconscient collectif et son concept d’archétype d’une part et sur les Structures anthropologiques de l’imaginaire de Gilbert Durand d’autre part , Joseph Campbell a établi dans son ouvrage « Le héros aux mille visages » les structures archétypales du Voyage initiatique du héros en littérature . Celui-ci est, toujours, caractérisé par un scénario structuré en douze étapes .

Le héros dans son monde ordinaire

L’appel de l’aventure comportant des défis à relever

La réticence et l’angoisse du héros à s’engager

L’encouragement du héros par un mentor ou un « sage »

Le passage du seuil de l’aventure dans un monde inconnu où il est «  condamné «  à aller jusqu’au bout

Le héros subit des épreuves morales et physiques et rencontre des alliés et des ennemis

Le héros atteint l’endroit le plus dangereux où l’objet de sa quête est caché

Le héros subit l’épreuve suprême en affrontant la mort

Le héros s’empare de l’objet de sa quête : le graal ou l’élixir

Le chemin du retour en échappant à la vengeance

Le héros revient du monde extraordinaire transformé par l’expérience aventureuse

Le héros, de retour dans le monde ordinaire , utilise l’objet de sa quête pour améliorer le monde , donnant ainsi un sens à son aventure . ( 1) ( Monomythe)

On retrouve ces douze étapes , d’une manière ou d’une autre dans tous les récits de voyage initiatique et ce sont , peu ou prou, ces mêmes douze étapes qui ponctuent la graduation maçonnique , avec des légendes appropriées correspondant au grade auquel on est initié .

Dans les deux cas, le voyage initiatique du héros est une quête qui lui permettra de s’affranchir de ses limites , quête mêlant des épreuves à surmonter, une ou des morts symboliques, et une renaissance à un état de conscience plus élevé.

Cette narration , ainsi conçue, a une fonction essentielle : faciliter l’identification du lecteur ou de l’initié au personnage , héros du récit . Dans le cas de l’initiation maçonnique dans le cadre de «  jeux de rôle » où l’initié joue le rôle du héros, dans le cas du récit littéraire par la lecture.

Cette identification permet à l’initié comme au lecteur de sortir de lui-même pour ensuite mieux y revenir , ce qui est , en soi déjà, une forme de voyage initiatique …

C’est ainsi que se produit alors peu à peu, étape par étape, un phénomène que l’on pourrait appeler d’imprégnation de l’inconscient , suivi d’une phase de réflexivité où l’on se demande en quoi ce qui vient d’être lu ou vécu nous concerne dans notre propre vie . C’est cette dialectique de l’inconscient et de la réflexivité qui facilite ce que Jung appelle le processus d’individuation , qui est, en fait le but de tout voyage initiatique : devenir Soi, l’être unique et singulier que l’on est potentiellement. ( processus par lequel un être devient un in-dividu psychologique, c’est-à-dire une unité autonome et indivisible , une totalité )

Le scénario initiatique s’insère dans les structures anthropologiques de l’imaginaire que Gilbert Durand a mises en évidence, qui montre , que partout et en tout temps, l’homme a , à peu près le même imaginaire . L’imaginaire génère des images , des figures. Durand distingue deux structures antagonistes dans l’imaginaire, la structure héroïque et la structure mystique. La première est l’imagination shyzimorphe, dominée par des ilages en rapport avec la lumière, le glaive , et articulée autour des schèmes verbaux «  monter » et «  séparer » . La seconde structure , mystique, rejoint , elle, le régime de la nuit. Les images y adhérent aux choses et les transforment en une réalité autre. Il existe enfin une troisième structure, synthèse des deux autres .

Tout être humain est mû, à l’insu de son plein gré , par cet imaginaire ainsi structuré et son inconscient. Il vaut mieux le savoir que pas pour tenter de passer de l’état d’existence à l’acte de vivre , ce qui, aussi, en soi, est une exploration et un voyage initiatique.

Car si exister est un état, vivre , lui, est une série d’actes , une mise en mouvement de soi . Tout voyage initiatique vise à montrer à l’initié comme au lecteur qu’il importe de vivre plutôt que d’être vécu , qu’il importe de faire de sa vie une aventure dont on est le héros , que c’est ainsi que l’on devient le maître de son destin et le capitaine de son âme ( William Ernest Henley) .

Vivre est le seul voyage initiatique qui importe qui nous apprend que c’est la vie, elle-même, qui est initiatique. C’est ce que tentent de nous faire comprendre le voyage initiatique vécu comme le voyage initiatique lu, qui sont tous deux basés sur des mythes universels qui cherchent à nous faire répondre aux trois questions fondamentales :

D’où viens-je ? ( Origine) Qui suis-je ? ( identitaire) Où vais-je ? ( cosmogonique)

Je vous laisse pour ce qui concerne chacun d’entre vous répondre à ces questions. Bon vent et bon voyage donc ….

JV